Articles Tagués ‘Ecriture’

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Morvan (2)

17/10/2010

Le camion se gara sur la place du village recouverte de neige.

Le conducteur entra au Café de France, s’assit à une table et passa commande. Il y avait un peu de monde dans la salle en ce samedi matin. A son passage, certains clients le saluèrent d’un mouvement de tête. Au comptoir, un jeune buvait sa bière et commentait ses gains au Kéno avec son voisin au teint lisse et blanc, que l’eau de vie coulant dans ses veines comme coulent les jours ne parvenait plus à colorer. Attablé au milieu de la salle, un autre étudiait les pages turf de l’édition week-end du Bien Public.

Le patron allait des uns aux autres, servait les consommations, encaissait. Avec lenteur, les choses les unes après les autres.

Ni fumée de cigarettes, ni musique. Le silence dans le café était étrange, à peine quelques bribes de voix et les chaises déplacées sur la mosaïque de hasard. Des sons tamisés, assourdis, déjà lointains, comme un écho à un autre monde. Chaque jour, chaque samedi matin, immuablement, ils revenaient ici chercher quelque chose d’enfoui dans le passé, une blessure cachée au plus profond ; irréels, absents à eux-mêmes, ils ne pouvaient faire autrement, ils ne pourraient se défaire, jusqu’à nommer la noirceur. Ce n’étaient plus que des âmes errantes prisonnières de ce lieu, des figurines reliées au fil du mal qu’on leur avait fait.

Toute vie avait reflué, même au Café de France.

Habillée d’une jupe en jean sur des collants noirs et d’une courte veste en cuir, une femme au visage bouffi claqua la bise au patron. Il lui demanda : Et il est pas v’nu Johnny ? Elle rit et toussa en même temps. Il est mignon le p’tit quad dehors ! lança t-elle en levant le menton vers l’entrée, avec un air soudainement attendri.

Un chien vint se coucher aux pieds du conducteur.

Des images défilaient sur les écrans suspendus.

Des images défilaient dans sa tête.

Il sortit deux pièces de monnaie de sa poche, régla son café et se leva.

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Fragments (3)

24/02/2010
Une petite foule inhabituelle est rassemblée, tournée vers le bassin. Le fichu des femmes, la blouse enfilée à la hâte sur une robe. La peau rugueuse et écarlate des hommes en pantalon de toile bleue, le visage fermé et dur, l’ombre de la casquette sur le regard. Le quai est encombré d’un fatras de filets, de cordes, de dragues de pêche rouillées et de câbles, autour desquels, en temps ordinaire, s’activent les matelots. Dans un coin, des caisses oubliées remplies de têtes et de viscères de poissons en train de pourrir, exhalant la puanteur. Ce matin-là, il n’y a pas d’activité sur le port. Tout est suspendu. La lumière est pourtant belle. Et douce. Et c’est comme si la nature toute entière souriait et se moquait du malheur qui avait frappé les hommes. Comme si, après la furie de la veille, elle aussi contemplait son œuvre.
La foule était figée dans le silence. Ahurie par l’effroi. Les femmes, poings serrés devant la bouche, pour ne pas crier, ne pouvant détourner les yeux. Spectacle offert aux villageois, que la veille encore, ils n’imaginaient que devant leur télé et loin d’ici.
Une corde pendait du bastingage d’un chalutier amarré au quai. L’enfant du pays attaché par les pieds se balançait au bout. La corde tendue, grinçant contre la proue au gré des mouvements du navire. Seuls sa tête et ses bras étaient plongés dans le bassin, dont les eaux grises et irisées de fuel avaient étouffé les cris et le dernier souffle de vie.
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Fragments (2)

14/02/2010
Il avait fui le Musou. Au bout d’un boyau serpentant entre deux immeubles, il avait enfourché sa mobylette. Les larmes au goût de sang. Et la rage au ventre. Roulant à toute allure dans la tempête, sous la pluie battante et les rafales qui le poussaient vers le fossé. Après quelques kilomètres, il prit une petite route en direction de la mer, bordant un camping miteux. Grimpé sur le toit en tôle de sa niche au bout d’une longe prête à rompre, un chien-loup que ses maîtres avaient rendu fou, babines retroussées, aboya férocement à son passage.
 
Il trouva refuge un peu plus loin, dans un cabanon adossé à un blockhaus qui gardait la côte. Le vent projetait des grappes d’écume au-dessus de la digue. Un peu plus à l’est se dessinait la silhouette des premières falaises. Ca puait la pisse dans le cabanon ; les murs étaient couverts de graffitis et de crachats. Sur la terre battue, des canettes de bière, des débris de verre et du papier souillé. Il connaissait bien l’endroit. C’était là que plus jeune, il venait jouer et plus tard fumer en cachette avec ceux-là mêmes qui aujourd’hui voulaient le châtier.
 
Enfin au calme, assis sur la paillasse, trempé et le visage tuméfié, il éclata en sanglots. Il suffoquait de haine et d’infinie tristesse. Puis, il finit par s’endormir. Dans un rêve agité, des hommes au crâne rasé, alignés dans un champ. A genoux et tête baissée, sous le joug d’un soldat aux bottes de cuir. L’un des hommes vient le voir. A l’écart, des villageois attablés décident de son sort. Il devra être exécuté. Il se dirige alors vers une femme qui ajuste le tir. Pour une raison inconnue, elle ne peut le tuer. Alors, il prend un pistolet et se tire une balle dans la tête.
 
La porte du cabanon fracassée. Le vent s’engouffre à l’intérieur et le trouve hagard. Ligoté par les pieds, il est emmené et jeté dans le coffre d’une voiture noire. Il n’a plus la force de lutter. La voiture démarre en trombe.
 
Quelques instants plus tard, il entend le cliquetis des mâts et le vent mugissant si fort qu’il semble tout droit sorti de la gueule béante du Mal.
 
Ils l’ont amené sur le port.
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Virginie

01/02/2010
Elle était heureuse car elle venait de trouver ce petit appartement, coquet et très bien agencé au dernier étage d’un immeuble donnant sur une avenue parisienne. Il lui avait fallu plusieurs semaines de consultations d’annonces, de visites et de patientes recherches où elle avait dû répondre aux questions indiscrètes de propriétaires inquisiteurs. Vivait-elle seule ? Pourquoi vivait-elle seule ? Envisageait-elle cependant de se marier dans les mois à venir ? Avait-elle un animal de compagnie ? Bref, rien que de très normal.
Elle était restée évasive sur de nombreux sujets, notamment concernant l’adoption d’un petit fox terrier ou d’un ratier. On en voyait beaucoup depuis quelques mois à Paris et la vivacité de ce petit animal, toujours en activité, l’amusait beaucoup.Elle s’était ravisée par la suite au moment où la presse rapportait de nombreux cas d’attaques de chien, hélas souvent mortelles. Ce problème s’était en effet posé avec acuité pendant l’été. Le Ministre des Affaires Canines, qui avait également la casquette de Ministre de l’Intérieur, était même intervenu à plusieurs reprises, convoquant des réunions interministérielles, et expliquant au journal de 20 heures que certains croisements, comme par exemple, le labrador et le teckel, pouvaient aboutir à la naissance de véritables monstres. Le gouvernement décida de créer un permis de détention de chien.Virginie prit peur et renonça à son projet parental, qui partait pourtant d’une intention généreuse.
Elle avait donc emménagé dans ce beau 17 mètres carré, seule, depuis quelques jours. Elle n’avait jamais désespéré de trouver, sûre d’avoir un bon dossier. Comme elle le disait, ce n’était que du bonheur ! D’autant qu’elle était à deux pas de toutes les commodités. Métro, courses, shopping. Pour 750 € par mois, que demander de plus ? A 32 ans, elle était comblée. Elle allait découvrir un nouveau quartier, populaire, cosmopolite et divers. Elle comptait s’inscrire au club de gymnastique, et pourquoi pas au rugby. Elle ignorait complètement ce sport jusqu’à cette fameuse coupe du monde dont on avait tant parlé. Elle trouvait que les valeurs d’amour et de partage propres au rugby étaient vraiment sympas. A ce sujet, elle s’était presque fâchée avec l’une de ses amies qui regrettait le caractère guerrier des danses des joueurs précédant les matchs. Entière, elle n’avait pas du tout apprécié le mot “guerrier” et encore moins le parallèle avec les lignes de CRS tapant sur leur bouclier pour effrayer les manifestants. Elle trouvait ce rapprochement policier abject – elle détestait la police – alors qu’à travers ces danses, elle retrouvait les traditions ancestrales des peuplades éloignées qui nourrissaient son imaginaire.  Elle n’avait d’ailleurs pas manqué de se rendre au musée du Quai Branly, dès son ouverture. Les Arts Premiers la fascinaient. Elle était sensible au souci de préservation des anciennes civilisations, et de façon générale, de tout ce qui devait être préservé. Enthousiaste et généreuse, elle marchait au coup de cœur et au feeling. Elle avait donc découvert le rugby à travers les différents reportages télévisés dont on abreuvait les téléspectateurs et se passionnait désormais pour les joueurs et les différentes équipes, lisant la presse spécialisée et s’achetant divers calendriers auxquels il lui était difficile de résister. Elle se surprenait de cette nouvelle passion, mais en y réfléchissant bien, elle avait connu un grand engouement pour le football quelques années plus tôt.
Virginie avait désormais l’esprit libre et pouvait partir à la conquête de la capitale. Après quelques mois de chômage, elle travaillait de nouveau et pouvait donc se consacrer à ses projets de voyage. Elle aimait beaucoup voyager. Partir à la découverte des autres et d’autres cultures. En club de préférence. L’itinéraire est fléché depuis Paris. Les lieux sont le plus souvent agréables – en Turquie, elle avait adoré le principe des falaises, derrière le complexe hôtelier – et parfaitement définis. Un peu comme à Paris, ce qui la rassurait  : appartement, bureau, métro, restaurant, terrasse de café, cinéma et boutique… Là-bas: chambre d’hôtel, piscine, salle de gym, restaurant et boutiques. Les espaces ouverts lui procuraient des bouffées d’angoisse. Elle profitait donc au maximum. Les voyages étaient devenus très accessibles depuis une dizaine d’années. Les compagnies aériennes à bas coût s’étaient développées, se livrant une guerre acharnée, et proposaient des vols à des prix défiant toute concurrence. Elles étaient fondées sur des modèles ultra capitalistes qui permettaient de réduire au maximum les coûts de fonctionnement en exerçant notamment une véritable prédation sur le personnel. Même si Virginie avait une sensibilité sociale exacerbée, adorait José Bové et détestait le monde capitaliste responsable de la crise mondiale, elle préférait ne pas trop se poser de questions pour les vacances. La prédation, pour le coup, lui procurait un avantage certain et lui assurait des vacances au soleil en plein mois de janvier. Elle avait cette manie, comme ses contemporains, de rechercher les 30 degrés en dessous desquels on grelotte. Ce qui n’arrangeait pas son bilan carbone. Pour compenser, elle veillait à ne pas manger de tomates ou de fraises en hiver. Sauf les fraises Tagada. Elle était évidemment très inquiète pour la planète. Peut-être pas autant que Yann Arthus-Bertrand. Mais quand même.
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Fragments

06/12/2009

Un village de bord de mer. Exposé plein nord. Sa promenade le long de la digue. Et les vagues qui déferlent au-dessus, à plusieurs mètres de hauteur, inondant la chaussée. Projetant du varech et des pierres. Quelques rares passants courent dans le soir s’abriter, arc-boutés contre le vent. Le port est à quelques centaines de mètres, en retrait de la jetée, protégé par la double porte, qui s’ouvre ou se ferme au gré de la marée. La lumière verte du phare balaie l’horizon, à intervalles réguliers. On aperçoit les rafales de pluie dans son rayon. Le temps est trop mauvais pour sortir. Les chalutiers attendent des heures meilleures.

Un bar encore ouvert projette son éclairage froid sur le front de mer. Dans cet antre, à travers les baies vitrées, on entend des éclats de voix, la musique, le son électronique du flipper, des rires et des cris. On parle fort. Le patron sert des pastis aux habitués accoudés au comptoir. Une fille se fait chahuter. Les matelots passent le temps, entre copains. Ca pue l’alcool et ça rigole. Un enfant est assis devant un jeu vidéo. Les bruits du bar parviennent à l’extérieur, plus nettement, lorsqu’un client entre, avant d’être de nouveau assourdis. Y’a de l’ambiance au bar de la Plage.

Maintenant, il n’y a plus personne dehors. Les rues sont vides, les boutiques fermées. Tout le monde est calfeutré chez soi, à l’abri. Devant la télé qui hurle aussi fort que le vent. Les larmes suintent sur les carreaux des fenêtres. Le papier peint trempé se décolle. Ça pourrit tout doucement à l’intérieur. De temps en temps, une voiture passe à toute vitesse dans la rue principale, en arrière du front de mer. On devine son chuintement clair sur la chaussée mouillée.

Un crissement de pneu retentit soudain. Des cris. La voiture est en travers du carrefour que les gens du pays appellent le Musou. Portières ouvertes. La tôle brille sous l’éclairage blafard du réverbère. A mains nues, les jeunes du coin se cognent la gueule, le sang coule. Des coups de pied sur la voiture. La violence se déchaîne. Des insultes. Un jeune qui fuit en pleurant. De quoi nourrir la vengeance.

Au milieu de la chaussée, un petit garçon enregistre la scène. Il se remet à pleuvoir.

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