Articles Tagués ‘Feuilleton’

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Fragments (3)

24/02/2010
Une petite foule inhabituelle est rassemblée, tournée vers le bassin. Le fichu des femmes, la blouse enfilée à la hâte sur une robe. La peau rugueuse et écarlate des hommes en pantalon de toile bleue, le visage fermé et dur, l’ombre de la casquette sur le regard. Le quai est encombré d’un fatras de filets, de cordes, de dragues de pêche rouillées et de câbles, autour desquels, en temps ordinaire, s’activent les matelots. Dans un coin, des caisses oubliées remplies de têtes et de viscères de poissons en train de pourrir, exhalant la puanteur. Ce matin-là, il n’y a pas d’activité sur le port. Tout est suspendu. La lumière est pourtant belle. Et douce. Et c’est comme si la nature toute entière souriait et se moquait du malheur qui avait frappé les hommes. Comme si, après la furie de la veille, elle aussi contemplait son œuvre.
La foule était figée dans le silence. Ahurie par l’effroi. Les femmes, poings serrés devant la bouche, pour ne pas crier, ne pouvant détourner les yeux. Spectacle offert aux villageois, que la veille encore, ils n’imaginaient que devant leur télé et loin d’ici.
Une corde pendait du bastingage d’un chalutier amarré au quai. L’enfant du pays attaché par les pieds se balançait au bout. La corde tendue, grinçant contre la proue au gré des mouvements du navire. Seuls sa tête et ses bras étaient plongés dans le bassin, dont les eaux grises et irisées de fuel avaient étouffé les cris et le dernier souffle de vie.
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Fragments (2)

14/02/2010
Il avait fui le Musou. Au bout d’un boyau serpentant entre deux immeubles, il avait enfourché sa mobylette. Les larmes au goût de sang. Et la rage au ventre. Roulant à toute allure dans la tempête, sous la pluie battante et les rafales qui le poussaient vers le fossé. Après quelques kilomètres, il prit une petite route en direction de la mer, bordant un camping miteux. Grimpé sur le toit en tôle de sa niche au bout d’une longe prête à rompre, un chien-loup que ses maîtres avaient rendu fou, babines retroussées, aboya férocement à son passage.
 
Il trouva refuge un peu plus loin, dans un cabanon adossé à un blockhaus qui gardait la côte. Le vent projetait des grappes d’écume au-dessus de la digue. Un peu plus à l’est se dessinait la silhouette des premières falaises. Ca puait la pisse dans le cabanon ; les murs étaient couverts de graffitis et de crachats. Sur la terre battue, des canettes de bière, des débris de verre et du papier souillé. Il connaissait bien l’endroit. C’était là que plus jeune, il venait jouer et plus tard fumer en cachette avec ceux-là mêmes qui aujourd’hui voulaient le châtier.
 
Enfin au calme, assis sur la paillasse, trempé et le visage tuméfié, il éclata en sanglots. Il suffoquait de haine et d’infinie tristesse. Puis, il finit par s’endormir. Dans un rêve agité, des hommes au crâne rasé, alignés dans un champ. A genoux et tête baissée, sous le joug d’un soldat aux bottes de cuir. L’un des hommes vient le voir. A l’écart, des villageois attablés décident de son sort. Il devra être exécuté. Il se dirige alors vers une femme qui ajuste le tir. Pour une raison inconnue, elle ne peut le tuer. Alors, il prend un pistolet et se tire une balle dans la tête.
 
La porte du cabanon fracassée. Le vent s’engouffre à l’intérieur et le trouve hagard. Ligoté par les pieds, il est emmené et jeté dans le coffre d’une voiture noire. Il n’a plus la force de lutter. La voiture démarre en trombe.
 
Quelques instants plus tard, il entend le cliquetis des mâts et le vent mugissant si fort qu’il semble tout droit sorti de la gueule béante du Mal.
 
Ils l’ont amené sur le port.
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Fragments

06/12/2009

Un village de bord de mer. Exposé plein nord. Sa promenade le long de la digue. Et les vagues qui déferlent au-dessus, à plusieurs mètres de hauteur, inondant la chaussée. Projetant du varech et des pierres. Quelques rares passants courent dans le soir s’abriter, arc-boutés contre le vent. Le port est à quelques centaines de mètres, en retrait de la jetée, protégé par la double porte, qui s’ouvre ou se ferme au gré de la marée. La lumière verte du phare balaie l’horizon, à intervalles réguliers. On aperçoit les rafales de pluie dans son rayon. Le temps est trop mauvais pour sortir. Les chalutiers attendent des heures meilleures.

Un bar encore ouvert projette son éclairage froid sur le front de mer. Dans cet antre, à travers les baies vitrées, on entend des éclats de voix, la musique, le son électronique du flipper, des rires et des cris. On parle fort. Le patron sert des pastis aux habitués accoudés au comptoir. Une fille se fait chahuter. Les matelots passent le temps, entre copains. Ca pue l’alcool et ça rigole. Un enfant est assis devant un jeu vidéo. Les bruits du bar parviennent à l’extérieur, plus nettement, lorsqu’un client entre, avant d’être de nouveau assourdis. Y’a de l’ambiance au bar de la Plage.

Maintenant, il n’y a plus personne dehors. Les rues sont vides, les boutiques fermées. Tout le monde est calfeutré chez soi, à l’abri. Devant la télé qui hurle aussi fort que le vent. Les larmes suintent sur les carreaux des fenêtres. Le papier peint trempé se décolle. Ça pourrit tout doucement à l’intérieur. De temps en temps, une voiture passe à toute vitesse dans la rue principale, en arrière du front de mer. On devine son chuintement clair sur la chaussée mouillée.

Un crissement de pneu retentit soudain. Des cris. La voiture est en travers du carrefour que les gens du pays appellent le Musou. Portières ouvertes. La tôle brille sous l’éclairage blafard du réverbère. A mains nues, les jeunes du coin se cognent la gueule, le sang coule. Des coups de pied sur la voiture. La violence se déchaîne. Des insultes. Un jeune qui fuit en pleurant. De quoi nourrir la vengeance.

Au milieu de la chaussée, un petit garçon enregistre la scène. Il se remet à pleuvoir.

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