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5ème BIENNALE PHOTOGRAPHIQUE DE CONCHES (27) – Confrontation (s)

23/10/2013

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Focus sur les travaux de deux photographes

UNE SERIE DE PHOTOGRAPHIES DE JEAN-MICHEL LELIGNY, une France de traverse

 « La France est le pays des ronds-points, des zones d’activité et des pavillons qui s’étendent à la périphérie des villes ». C’est cette France, celle de ses habitants et de ses paysages, que Jean-Michel LELIGNY, journaliste et photographe, est allé redécouvrir. A bicyclette, le long du méridien de Paris, la méridienne verte, de Dunkerque à la frontière espagnole. « 2°20 la France par le milieu » est le titre de l’ouvrage d’où sont tirées les photographies présentées à Conches-en-Ouche dans l’Eure. Un poteau électrique planté au milieu de nulle part, le pont-levis de Grand Millebrugghe, la mine d’or désaffectée de Villanière dans l’Aude, le portrait d’un bricoleur de belles carrosseries à Sainte Geneviève des Bois. Son œil photographique saisit un territoire souvent survolé ou traversé à très grande vitesse. Jean-Michel LELIGNY choisit le parti de la lenteur comme vertu pour prendre le temps de nous regarder. Un regard au rythme de son vélo.

 « MA NORMANDIE AMBULANTE » DE PASCAL LECOEUR, un regard d’ethnologue

Pascal LECOEUR est d’abord un commerçant ambulant. Chaque jour, il sillonne les routes de campagne en Normandie pour vendre des fruits et légumes. Ses clients, il les connait depuis 20 ans. Ils lui ouvrent leur porte, leur intérieur. Et parfois, en entrant, il tombe sur une scène de vie ordinaire et en fait une photographie. « Surtout ne bougez pas lance-t’il à cette femme dans sa cuisine, sous son casque à bigoudis, je vais chercher mon appareil et je reviens ! ». Il est donc aussi photographe, Pascal LECOEUR, et même photographe ethnologue. C’est une plongée dans une campagne de la France d’aujourd’hui, des portraits de gens simples. La France d’à côté ? Loin des métropoles. Dont on ne parle pas. Ils vivent de peu et hors de la modernité. Une seule pièce à vivre qui fait cuisine, salle à manger et salon. Le poêle à bois dans la cheminée, la gazinière et la télé. Des objets fonctionnels. Un café sur la nappe en toile cirée, les deux mains jointes. On sait se contenter de l’essentiel. C’est aussi une France qui vieillit, avec la solitude qui affleure. Et le tic-tac de la pendule du temps qui passe, même si ici il semble s’être un peu figé.

Et aussi…

La 5ème Biennale Photographique de Conches, organisée cette année sous le thème « Confrontation(s) », présente également six autres photographes :

 Nadia Makhlouf

Olivier Adam

Thierry de Beaumont

Jean-Jacques Moles

Gérard Castello-Lopes

Alain Desvergnes

A découvrir jusqu’au 1er décembre 2013

Ville de Conches-en-Ouche (27) – www.conches-en-ouche.fr – Tél. 02 32 30 76 42

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Le bouquetin du col Valante

06/10/2013

De Chianale, village du Piémont italien, je remontai en montagne. Quittant la route du col Agnel, frontière entre la France et l’Italie, le sentier s’engageait vers l’est dans le vallon de Soustres. Vers 2 200 mètres d’altitude, je m’arrêtai et installai mon bivouac sur un replat du terrain. L’atmosphère de plus en plus humide fraîchissait et le brouillard descendait de Punta Seras, la crête qui fermait le vallon. Le silence angoissant envahissait l’espace. J’étais seul en montagne.

Après avoir monté ma tente, je préparai rapidement mon repas du soir sur le réchaud à gaz.  Une soupe en poudre mélangée à de l’eau puisée au torrent,  un morceau de fromage, du pain. La visibilité était désormais réduite à quelques mètres. De temps à autres, un lambeau de brouillard se déchirait laissant apercevoir un bref instant les falaises grises et déchiquetées de Costa Bonafonte.

Je n’avais plus rien à faire d’autre que d’attendre la nuit et me coucher.

Au petit matin, vers 6 heures, le givre avait recouvert ma toile de tente. Un café sur le réchaud, encore du pain. Petit déjeuner frugal. Je démontai mon bivouac et m’enfonçai dans le vallon, la pente devenant toujours plus forte. Un peu plus tard, je franchis le pas de la Lossetta à 2 872 mètres d’altitude avant de perdre un peu d’altitude et d’obliquer vers le nord à travers le pierrier sous la Pointe Johanne. De là, il fallait gagner le col Valante à 2 815 mètres d’altitude avec à main droite le Monte Viso, le maître des lieux.

Arrivé au col, des cris et des voix retentissaient dans le silence de la montagne. Je n’étais plus seul. Un groupe d’Italiens grimpait le col côté français en provenance du refuge du Viso.  » El sommito ! El Sommito !  » criaient-ils. Ils s’exclamaient, riaient, parlaient bruyamment et arboraient des banderoles sur lesquelles il était écrit « El Sommito ».

J’attendais leur passage assis sur un rocher contemplant le nord du Queyras.

Rapidement le brouhaha s’estompa pour laisser place au silence. Et au son clair de pierres déplacées délicatement, unes à unes : un peu plus loin, majestueux, un vieux bouquetin avec deux longues cornes traversait lentement le col, s’arrêtait, regardait le fond de la vallée, flânait avant de continuer pas à pas dans le pierrier et disparaître.

Ce spectacle, les Italiens ne l’ont pas vu.

Ce jour-là, c’est comme un cadeau que la nature m’avait spécialement réservé.

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Entretien exclusif avec Gérald Demôle, philosophe indépendant, historien et journaliste

31/03/2012

Je suis un citoyen libre !

C’est à Marrakech que nous reçoit Gérald Demôle en ce début de printemps, volutes de cigare, jolie montre à complications, Cognac. Il fait beau. Nous sommes comme il se doit au bord de la piscine.

Céphéides : Mais, dites-moi, il s’agit de votre propriété ?

Gérald Demôle : Non, il s’agit du riad d’un grand ami, ancien directeur de banque. C’est quelqu’un de très généreux qui aurait pu être d’un grand secours pour la France… J’ai passé une bonne partie de l’année 2011 dans cette magnifique résidence qui s’est trouvée inoccupée. Rien de mieux pour mes travaux que de prendre un peu de recul et observer à distance notre beau pays.

Pour dire l’exacte vérité, Gérald Demôle aurait préféré qu’on ne dévoile pas le lieu de notre interview.

Céphéides : Vous avez vécu le printemps arabe au plus près ?

Gérald Demôle : Dieu merci, les évènements ne sont pas arrivés jusque là. J’ai rencontré à plusieurs reprises le roi du Maroc. Je l’ai prévenu du risque de l’immobilisme et du conservatisme. Les sociétés arabes bougent, elles sont tonitruantes comme on l’a vu. Je l’ai moi-même observé de près. Je suis allé à Syrte, à Tripoli, je suis allé à Benghazi. Je sais combien l’aspiration à la liberté peut tout emporter. Le roi a suivi mes conseils et a lancé des réformes de nature à rassurer le peuple. Il a fallu donner des gages. Cela va dans le bon sens. Il aurait été dommage d’être privé d’une telle propriété. Et sinon, où passer désormais ses vacances ?

Une jeune femme, discrète, s’affaire en silence, déposant un plateau de boissons et de mets délicats.

Gérald Demôle : Ah, vous l’avez remarquée ? Philippine. C’est ma baby-sitter. Les Philippines sont formidables. Douces, serviables… Jamais un mot plus haut. Travailleuses. Des amis parisiens m’ont conseillé d’essayer. Ils ne se sont pas trompés. Quel courage ! Pensez qu’elle a laissé ses enfants à Manille pour venir travailler à Paris ! En plus, elle parle anglais. Pour les enfants, rien de mieux !

Céphéides : Et la campagne électorale ?

G. D : Et bien, je ne vous cache pas ma satisfaction ! Le vent de liberté du printemps arabe semble vouloir souffler jusqu’en France. J’ai bon espoir que l’on sorte de cette obscure période ! Bien sûr, la gauche a dû changer de champion. Ce fut violent, totalement imprévisible. Quel gâchis ! Le peuple de gauche avait là quelqu’un qui comprenait ses aspirations les plus profondes, un candidat aux compétences reconnues internationalement.

Céphéides : Les aspirations les plus profondes du peuple de gauche : vivre dans l’embonpoint bourgeois, la satisfaction de soi, mener grand train ?

G. D : Ne soyez donc pas caricatural. Avoir un peu de confort et de l’argent, ce n’est pas un péché tout de même !

Céphéides : Tiens donc, vous n’auriez pas un peu le cul entre deux chaises ? On n’aime pas l’argent mais on aime quand même en avoir. On est devenu un parti de petits-bourgeois ? Le PS n’aurait-il pas viré à droite ? Oubliant son électorat traditionnel …

G.D : Vous avez raison sur ce dernier point, mais vous êtes en retard, vous parlez de 2002. Les choses ont bien évolué. Et puis, les valeurs ! Revenons toujours aux valeurs : fraternité et justice ! Elles sont le limes, la ligne rouge entre la gauche et la droite.

Céphéides : Mettons de côté le baratin sur les valeurs et revenons à 2002. Finalement, Jospin ne s’est-il pas jeté dans le consumérisme à outrance en disant aux français : vous aurez plus de temps libre pour vous occuper de vous, aller au club de sport, partir en week-end ? Ce mouvement tombait exactement au moment de l’apparition des nouvelles technologies et du tout low cost, les billets d’avion à prix cassé… Finalement, c’était : soyez heureux en consommant plus. Sauf que l’ouvrier, lui, ne s’y est plus retrouvé.

G.D : En quelque sorte, on aurait vendu notre âme au diable ! Peut-être à l’époque, mais aujourd’hui, nous avons Hollande et Mélenchon.

Céphéides : Oui, mais l’électeur de Mélenchon risque de se retrouver fort marri quand il aura un Hollande gestionnaire, à moins que Mélenchon ne se transforme en poil à gratter de Hollande !

Céphéides : Après 10 années passées dans l’opposition, une crise économique mondiale à rebondissement, une crise énergétique, une crise écologique, quelle réflexion apporte le PS ? Quelle nouvelle société ? Quelle remise en question de notre système ? Tout simplement, quels changements ?

Gérald Demôle se penche rapidement pour consulter son Blackberry 3G TX7 qui vient de signaler un tweet de Benoît Hamon : “j’ai vu Mosco il y a trois jours, je l’ai croisé hier et ce matin, mais comment fait Mosco pour avoir tous les jours une barbe de trois jours ? #BHamon”

G.D : A ce Hamon, il se voyait déjà ministre mais en fait on va lui refiler un petit secrétariat d’Etat, alors il le vit mal … Pour répondre à votre question : fraternité et justice. Finis les cadeaux aux riches. L’objectif : réenchanter le rêve français. Il faut créer de nouveaux droits. Une société qui crée de nouveaux droits est une société qui avance. Par exemple, il faut donner un statut au beau-parent dans les familles recomposées. Il faut accorder un droit de garde alterné au beau-parent à l’égard de l’enfant du conjoint en cas de séparation du couple recomposé. Vous voyez, des idées nouvelles, on n’en manque pas. Autre exemple : la sortie progressive du nucléaire est programmée.

La suppression du nucléaire : “de l’avoine pour les écolos”

Céphéides : Programmée sans solution de rechange. Les gens veulent des éoliennes, mais dès qu’on veut en installer une à 800 mètres de chez eux, ils sont contre. Les marins pêcheurs ne voudront pas des champs marins d’éoliennes. Et la consommation électrique ne cesse d’augmenter ! Vive les centrales à charbon ?

G.D : Vous voyez tout en en noir. Le candidat de la gauche a précisé qu’il ne supprimerait qu’une centrale pendant son quinquennat.

Céphéides : Il a déjà abandonné son projet ? Il était prévu d’arrêter 24 réacteurs d’ici 2024. Il supprimera les 23 autres entre 2017 et 2024 ?

G.D : Laissons le nucléaire, c’est une histoire avec Europe Ecologie les Verts, de l’avoine pour les écolos. La mère Duflot n’est pas commode vous savez ! L’idée majeure à mon sens : c’est la décroissance. C’est par là qu’on s’en sortira. Réduire la gabegie ! Se recentrer sur la proximité. S’indigner et résister !

Céphéides : Allons Gérald Demôle ! Vous partez en week-end à trois heures de vol deux fois par mois, vous avez fait un aller-retour à Paris faire la queue au mobile store pour acheter le dernier Blackberry 3G TX7, vous ne pouvez pas vous passer de la climatisation et vous me parlez de décroissance ! Vous faites un drôle de résistant.

G.D : Mais dites-donc, je fais encore ce que je veux comme je veux ! Je suis un citoyen libre !

Céphéides : Un citoyen ou un consommateur ?

G.D : Un citoyen, très cher. Quand je parle de justice, de fraternité ou encore de décroissance, par mon vote, je délègue à l’Etat la mission d’assurer l’effectivité de ces valeurs.

Céphéides : En quelque sorte, je vote et je m’en lave les mains. C’est l’alliance parfaite du consommateur et du citoyen.

Sur ce, Gérald Demôle en perd son cigare et se trouve pris d’une inextinguible toux. Une jeune femme accorte habillée d’un paréo s’empresse de lui tapoter le dos, lui remplit un nouveau verre de Cognac et lui prodigue mille et un soins.

G.D : Merci mon p’tit. Et s’adressant à moi , furieux : quant à vous, vous sortez d’ici !

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Le poêle à mazout

24/11/2011

Il est assis, seul à sa table. La tête dans les mains, les coudes appuyés sur la nappe cirée. La pièce est un peu froide. Bien rangée. Mais il n’y a pas grand chose. Une plante verte dans un coin posée sur le sol carrelé. Un tabouret aux pieds métalliques. Des rideaux à la fenêtre donnant sur la nationale qui traverse le village. La petite maison est mal située. En plein dans le carrefour. Dehors il fait gris et humide. On entend le bruit de la circulation, les voitures et les camions qui font trembler les murs.

C’est l’odeur qui frappe en entrant. L’odeur du mazout. Le poêle à mazout. Quand on n’a plus l’électricité, on utilise le poêle à mazout. Le mazout, c’est l’odeur de la misère. Quand EDF a coupé l’électricité.

Derrière lui traîne une assiette sale dans l’évier en inox. Et deux couverts. Sur l’étagère en mélaminé, la bouteille de vin, pour le soir, pour oublier un peu, s’endormir doucement. La télé ne marche plus depuis qu’EDF a coupé l’électricité.

Il ne dit rien. Il est comme assommé. Il a travaillé trois semaines dans les champs à ramasser des choux. Puis le contrat s’est arrêté. Il soupire un peu. Ou c’est sa façon de respirer, les poumons un peu pris.  Les deux peut-être. Il espère qu’on le reprendra pour les pommes de terre pour un  ou deux mois. D’ici là, il ne sait pas.

L’huissier est là, il lui réclame sa taxe d’habitation. De toute façon, il ne pourra pas la payer. Et de toute façon, on ne peut rien lui prendre.

Amaigri, assis seul à sa table. Les deux mains posées à plat sur la nappe cirée, il ne parle pas. Les yeux dans le lointain. Il a entendu sur sa petite radio qui grésille un type qui a des convictions. Un type bien, généreux. A Paris. Un soir, il a dit sans rire, en s’exclamant :  » Mais qui n’est jamais allé à New-York ! « . Comme ça, cash. De rage, il a failli fracasser sa radio contre le mur. Mais sa radio, c’est tout ce qui lui reste. Alors il a coupé l’émission, Synergie.

La radio, c’est le petit fil qui le relie encore à la vie,  c’est ce qui le maintient en colère. Ils disaient tous : on va travailler moins,  pour faire du sport, s’occuper de soi, se cultiver.

Bien plus tard, le type bien de la radio est devenu directeur de radio, grâce à ceux-là même qu’il critiquait et dont il contestait les idées.

Un jour, il a entendu parler d’un type à New York, un très grand bourgeois, sûr de lui, qui roulait en Porsche dans les beaux quartiers de Paris, qui s’est fait embarquer par la police américaine. C’était le futur président de la République qu’avaient choisi le directeur de la radio et tous ses amis.

Au printemps prochain, peut-être, il fera les pommes de terre, pour un ou deux mois. D’ici là, il ne sait pas.

Mais il y aura les élections…

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Ligne Paris-Caen, voyage en Normandie

28/12/2010

C’est au café Gambetta, à Evreux, que les voyageurs du train Paris-Caen      n°3335 de 8 h 45 ont eu le plaisir de se retrouver le 24 décembre. Une heure plus tôt, ils s’étaient installé à leur place en gare Saint Lazare. Ordinateur portable sorti, casque collé sur les oreilles, messages impatients tapés frénétiquement sur son blackberry.  Même les deux chats dans leur cage se désintéressaient de ce qui se passait autour d’eux. Le train s’est ébranlé à l’heure prévue. Mais en gare d’Evreux, l’arrêt se prolonge. Les passagers attendent dans le calme, se doutant que la neige s’est mêlée de la partie, que les rails n’ont pas été salés ou plus simplement que des feuilles mortes les ont rendus glissants. La réalité est beaucoup moins poétique. Au bout d’un quart d’heure, le contrôleur, en langage SNCF, annonce : « Le train est terminus Evreux en raison d’un problème électrique« .

Et c’est le coup de feu au café Gambetta en face de la gare. Ce devait être une journée plus calme qu’à l’ordinaire en cette veille de Noël glacée. Le patron avait donné sa journée à son employé. Mais c’était sans compter sur l’imprévisible  SNCF. Soudain, un client lance à la cantonade :  » Il se dit que le train repart dans cinq minutes ! » Le café est aussitôt déserté, les voyageurs foncent à la gare et reprennent place. Quelques minutes plus tard, le train file à travers les plaines normandes couvertes de neige. Pour les voyageurs distraits, le contrôleur confirme le départ : « Après changement de la rame, l’essai a été concluant. Nous sommes repartis ». Grésillements dans le micro. Il ajoute :  « Nous sommes repartis avec une heure de retard. Le train arrivera en gare de Caen avec un retard prévisible d’une heure « .

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Morvan (1)

11/09/2010
Les premiers flocons piquetaient les champs de vigne comme autant de grains d’argent d’une photographie noir et blanc.
Le camion avançait, peinant dans les montées.
Un duvet blanc recouvrait peu à peu la route, obligeant le conducteur à ralentir ; la neige glissait sur le pare-brise.
Des virages négociés ; un long ruban blanc au milieu du Morvan.
Des villages fantômes.
Deux feux rouges dans la tempête.
A la sortie d’une courbe, le camion passa devant une station-service presque abandonnée.
Devant les deux pompes scellées à la dalle en béton se balançaient les tarifs des carburants, poussés par les rafales de vent.
Une ampoule allumée pendait au plafond derrière la vitrine de la boutique ; la porte était entr’ouverte.
Dehors rouillaient des carcasses de voiture, capots ouverts, comme des entrailles offertes au ciel ; des bidons renversés jonchaient le sol ; les herbes folles poussaient au milieu des pneus et des portières.
En limite de ce cimetière, un panneau en bois vermoulu planté de guingois sur lequel il était inscrit : Johnny la Pompe.
La Croix de Molphey - Morvan

La Croix de Molphey – Morvan

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Fragments (3)

24/02/2010
Une petite foule inhabituelle est rassemblée, tournée vers le bassin. Le fichu des femmes, la blouse enfilée à la hâte sur une robe. La peau rugueuse et écarlate des hommes en pantalon de toile bleue, le visage fermé et dur, l’ombre de la casquette sur le regard. Le quai est encombré d’un fatras de filets, de cordes, de dragues de pêche rouillées et de câbles, autour desquels, en temps ordinaire, s’activent les matelots. Dans un coin, des caisses oubliées remplies de têtes et de viscères de poissons en train de pourrir, exhalant la puanteur. Ce matin-là, il n’y a pas d’activité sur le port. Tout est suspendu. La lumière est pourtant belle. Et douce. Et c’est comme si la nature toute entière souriait et se moquait du malheur qui avait frappé les hommes. Comme si, après la furie de la veille, elle aussi contemplait son œuvre.
La foule était figée dans le silence. Ahurie par l’effroi. Les femmes, poings serrés devant la bouche, pour ne pas crier, ne pouvant détourner les yeux. Spectacle offert aux villageois, que la veille encore, ils n’imaginaient que devant leur télé et loin d’ici.
Une corde pendait du bastingage d’un chalutier amarré au quai. L’enfant du pays attaché par les pieds se balançait au bout. La corde tendue, grinçant contre la proue au gré des mouvements du navire. Seuls sa tête et ses bras étaient plongés dans le bassin, dont les eaux grises et irisées de fuel avaient étouffé les cris et le dernier souffle de vie.
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Fragments (2)

14/02/2010
Il avait fui le Musou. Au bout d’un boyau serpentant entre deux immeubles, il avait enfourché sa mobylette. Les larmes au goût de sang. Et la rage au ventre. Roulant à toute allure dans la tempête, sous la pluie battante et les rafales qui le poussaient vers le fossé. Après quelques kilomètres, il prit une petite route en direction de la mer, bordant un camping miteux. Grimpé sur le toit en tôle de sa niche au bout d’une longe prête à rompre, un chien-loup que ses maîtres avaient rendu fou, babines retroussées, aboya férocement à son passage.
 
Il trouva refuge un peu plus loin, dans un cabanon adossé à un blockhaus qui gardait la côte. Le vent projetait des grappes d’écume au-dessus de la digue. Un peu plus à l’est se dessinait la silhouette des premières falaises. Ca puait la pisse dans le cabanon ; les murs étaient couverts de graffitis et de crachats. Sur la terre battue, des canettes de bière, des débris de verre et du papier souillé. Il connaissait bien l’endroit. C’était là que plus jeune, il venait jouer et plus tard fumer en cachette avec ceux-là mêmes qui aujourd’hui voulaient le châtier.
 
Enfin au calme, assis sur la paillasse, trempé et le visage tuméfié, il éclata en sanglots. Il suffoquait de haine et d’infinie tristesse. Puis, il finit par s’endormir. Dans un rêve agité, des hommes au crâne rasé, alignés dans un champ. A genoux et tête baissée, sous le joug d’un soldat aux bottes de cuir. L’un des hommes vient le voir. A l’écart, des villageois attablés décident de son sort. Il devra être exécuté. Il se dirige alors vers une femme qui ajuste le tir. Pour une raison inconnue, elle ne peut le tuer. Alors, il prend un pistolet et se tire une balle dans la tête.
 
La porte du cabanon fracassée. Le vent s’engouffre à l’intérieur et le trouve hagard. Ligoté par les pieds, il est emmené et jeté dans le coffre d’une voiture noire. Il n’a plus la force de lutter. La voiture démarre en trombe.
 
Quelques instants plus tard, il entend le cliquetis des mâts et le vent mugissant si fort qu’il semble tout droit sorti de la gueule béante du Mal.
 
Ils l’ont amené sur le port.
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Fragments (1)

06/12/2009

Un village de bord de mer. Exposé plein nord. Sa promenade le long de la digue. Et les vagues qui déferlent au-dessus à plusieurs mètres de hauteur, inondant la chaussée. Projetant du varech et des pierres. Quelques rares passants courent dans le soir s’abriter, arc-boutés contre le vent. Le port est à quelques centaines de mètres, en retrait de la jetée, protégé par la double porte  qui s’ouvre ou se ferme au gré de la marée. La lumière verte du phare balaie l’horizon à intervalles réguliers. On aperçoit les rafales de pluie dans son rayon. Le temps est trop mauvais pour sortir. Les chalutiers attendent des heures meilleures.

Un bar encore ouvert projette son éclairage froid sur le front de mer. Dans cet antre, à travers les baies vitrées, on entend des éclats de voix, la musique, le son électronique du flipper, des rires et des cris. Au comptoir, les habitués vident les pastis servis par le patron. Un enfant est assis devant un jeu vidéo. Les matelots passent le temps entre copains, on parle fort, on chahute les filles. Ca pue l’alcool, la clope et ça rigole.  Les bruits du bar s’échappent à l’extérieur lorsqu’un client entre avant d’être de nouveau assourdis. Y’a de l’ambiance au bar de la Plage.

Maintenant, il n’y a plus personne dehors. Les rues sont vides, les boutiques fermées. Tout le monde est calfeutré chez soi, à l’abri, devant la télé qui hurle aussi fort que le vent. Les larmes suintent sur les carreaux des fenêtres. Le papier peint trempé se décolle. Ça pourrit tout doucement à l’intérieur. De temps en temps, une voiture passe à toute vitesse dans la rue principale, en arrière du front de mer. On devine son chuintement clair sur la chaussée mouillée.

Un crissement de pneu retentit soudain. Des cris. La voiture est en travers du carrefour que les gens du pays appellent le Musou. Portières ouvertes. La tôle brille sous l’éclairage blafard du réverbère. A mains nues, les jeunes du coin se cognent la gueule, le sang coule. Des coups de pied sur la voiture. La violence se déchaîne. Des insultes. Un jeune qui fuit en pleurant. De quoi nourrir la vengeance.

Au milieu de la chaussée, un petit garçon enregistre la scène. Il se remet à pleuvoir.

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Une ville au bout de la terre

18/07/2014

Estuaire de la Seine, entre terre et mer, une eau mêlée de sel. Le Havre.

 Le monde entier arrive au Havre

Le monde entier y déverse en vrac ses marchandises. Déchargées des cargos, vraquiers et tankers, porte-conteneurs et pétroliers… Par houle forte à modérée, risque de grains sur Antifer.

En arrivant sur zone, le capitaine dans son château aperçoit d’abord un phare gigantesque, un veilleur de béton armé, tour à tour gris, ocre ou doré selon la lumière capricieuse. Il s’élève sur la ville et l’infini : c’est l’église Saint Joseph d’Auguste Perret. Puis l’écluse François 1er, les grues sur les docks, manoeuvre d’accostage au quai de Bougainville. Au loin, les fumées grises des torchères.

 

Croisière le Havre

Les navires aux mouvements incessants colorent l’imaginaire. Dans leur sillon, la saveur lointaine de cités inconnues. Et les havrais se prennent à rêver d’une croisière au long cours. Bilbao, Lisbonne, pourquoi pas Rio. 

 

Clocher le Havre

Des cubes, des rectangles du Havre

Géométrique le Havre

Mairie du Havre

Tjrs graphique le Havre

Rues et boulevards, artères tracées au cordeau, quadrilatères, gratte-ciels et graffitis, le Havre se prend parfois pour une grande dame new-yorkaise.

 

La pluie tjrs au Havre

C'est graphique le Havre

Il pleut au Havre

Les danses d’ici sont des ballets de parapluies aux formes géométriques qui s’offrent à nos regards sur les places de la ville.

 

Passant le Havre

Entre deux grains, on se hâte…

Au bout du bvd la plage

Pour retrouver la plage au bout de l’avenue.

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Derrière les hauts murs de sa propriété, des pratiques pas très catholiques

10/07/2014

 

Il égorgeait chez lui des moutons selon le rite musulman ; il écope de 5 000 € d’amende.

Du fait de sa corpulence, il s’avance d’un pas lent à la barre. Mais c’est aussi le pas lent et têtu du paysan normand. Qui garde son calme, suit son idée et ne s’en laisse pas conter. Surtout pas par le tribunal correctionnel d’Evreux. Ce Bérengevillais était jugé jeudi pour complicité d’abattage clandestin d’ovins, détention illégale de cadavres d’animaux, détention non déclarée et défaut d’identification d’ovins. Les paupières tombantes, l’homme de 76 ans porte un blouson de saison sur une chemise bleue. Et une paire de bretelles pour retenir son jean.

Sur un appel anonyme, la gendarmerie se rend chez lui le 6 novembre 2011. Derrière les hauts murs qui clôturent sa propriété de Bérengeville-la-Campagne, il y a là des moutons égorgés, d’autres qui attendent leur abattage et des cadavres pendus. Au total, une quarantaine d’animaux sont en cours de sacrifice.

« J’rendais plus service qu’autre chose »

« C’était de beaux moutons ! » lance, sarcarstique, la présidente. « Nourris écologiquement » répond-il. C’est que l’insolent mène une petite retraite lucrative et industrieuse : « J’avais trois ou quatre amis parisiens, ils amenaient leurs beaux-frères ou leurs cousins ». Il leur  »offrait » un mouton pour la fête de l’Aïd-el-Kébir. « En réalité, vous ne connaissiez pas ces gens, vous avez abattu chez vous pour faire de l’argent ! » corrige la présidente. Un mouton contre 150 € en espèces. Il se justifie : « l’Etat est un petit peu fautif car les abattoirs sont fermés le dimanche au Neubourg, ils se sont cassés le nez, c’est le seul abattoir rituel de la région et j’rendais plus service qu’autre chose ».

Le procureur de la République rappelle les risques sanitaires qu’il a fait encourir aux consommateurs « en recherchant le profit ».

Quant aux deux parties civiles, la Société normande de protection des animaux et l’Oeuvre d’assistance aux bêtes d’abattoirs, elles réclament 1 € chacune pour le préjudice moral : « Ces bêtes étaient égorgées au sol sans aucun moyen pour éviter la souffrance, les spasmes de l’agonie durent 20 minutes » rappelle Maître Maryse Bierna, leur avocate parisienne.

Mais le prévenu qui a la parole en dernier reste convaincu de son bon droit et prévient le tribunal: « Si vous me jugez mal, vous faites presque du racisme ! ».

Il est condamné à une amende de 5 000 € dont 2 000 avec sursis, au paiement d’un euro de dommages-intérêt à chacune des parties civiles et 600 € d’indemnité de procédure. Il lui est également fait interdiction d’élever des animaux de rente pendant 5 ans.

 

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Opération liberté

10/06/2014

Nicolas Sarkozy a été parachuté sur le territoire français lors du débarquement pour le combat de la liberté. Témoignage.

Il a les traits tirés, une barbe de trois jours sale et grisonnante. Nicolas Sarkozy, 59 ans, est un vétéran. Et il est fier. Dans la nuit du 6 juin 2014, vers 0 h 50, les planeurs Horsa le larguent avec des centaines d’autres camarades sur le sol français. Objectif : l’Elysée. « On attendait ce moment avec impatience, explique-t-il, et la vie dans ce petit village du sud de l’Angleterre, Solferino, sans âme où il ne se passait plus rien m’était devenue insupportable. » Le parachutiste qui ne tenait plus en place a vu sa délivrance dans le décollage pour la France. Mais ces soldats étaient prévenus : l’opération serait délicate et meurtrière. « Ma plus grande crainte était de rester accroché avec mon parachute au sommet de la Tour Eiffel » confie ce libérateur. Sans compter avec tous les pièges tendus par les allemands : « On savait que les jardins de l’Elysée avaient été inondés ».

Quand son parachute oscille à une vingtaine de mètres au-dessus du palais, il aperçoit un homme avec une canne à pêche au bord d’un étang. Il comprend alors que c’est sa cible. Il est aussi stupéfait : « Qu’est-ce que fait ce type en train de pêcher dans tout ce merdier ! ».

Une fois posé dans le jardin, le commando Bygmalion se déploie. Avec ses camarades d’élite, Nicolas Sarkozy voit l’homme à la canne accourir vers eux, les mains en l’air : « Don’t tire, I’m hollandais ». Il est immédiatement arrêté et jeté dans les caves de l’Elysée, pendu sur un croc de boucher. La mission est terminée.

Aujourd’hui, sur place, il se souvient de ces moments héroïques avec lyrisme : « on n’échappe pas à son destin ». Et quand on lui demande ce que sera sa vie maintenant, il esquive dans un français approximatif : « C’est un lieu de se recueillir, de se souvenir, ce n’est pas le moment de la politique ».

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Il veut revenir travailler en France et prendra pour cela quelques cours de grammaire française.

 

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Des bandits du sud en mission dans l’Eure

19/05/2014

Jugés à Evreux pour association de malfaiteurs et tentative d’extorsion de fonds, ils avaient harcelé un négociant en véhicules de luxe en 2008 et 2009.

D’abord, il y a Mario. Né à Gênes en janvier 1964, il a 50 ans. On ne saura pas grand chose de lui. Il ne s’est pas déplacé à l’audience du tribunal correctionnel d’Evreux ce vendredi. Le procureur de la République le regrette. Il le qualifie de « grand manipulateur ».

Simon. Domicilié à Marseille. Chez sa sœur ou sa mère, c’est selon. Il est présent à l’audience. Pas très grand, blouson et polo noir, la calvitie ensoleillée et l’accent du sud. Simon, 53 ans, est bardé de diplômes : vols à mains armées, proxénétisme. Condamné par la cour d’assises des Bouches-du-Rhône. Rangé des camions depuis 15 ans. « Qu’est-ce que vous faites dans la vie ?» lui demande la présidente. « J’bricole ».

Kumel, 36 ans, marseillais. Absent de l’audience mais représenté. Déjà condamné pour vol et violences.

Et enfin, Jérôme, parisien, 44 ans. Veste élégante, chemise grise, crâné rasé et barbe soignée, il est expert-comptable et se demande presque ce qu’il fait ici.

Tous les quatre s’étaient un peu perdus de vue depuis le 26 novembre 2009 : ils avaient été interpellés ce jour là au portail de leur victime.

Simon, Kumel et Jérôme ne se connaissent pas et c’est l’Italien qui les réunit pour extorquer des fonds à un négociant en véhicules de luxe eurois.

C’est l’histoire de quatre bandits avec des saveurs de Méditerranée et des couleurs d’Italie.

L’Eurois achète à Mario une Ferrari. Il la revend. L’affaire se passe bien. Mario récidive et lui vend deux autres voitures, dont un Range Rover. Problème : une des voitures est maquillée. Entre temps, l’Italien ne lui livre pas un Porsche Cayenne. Le négociant veut récupérer le véhicule et se rend alors dans le sud. Il joue de malchance : Mario est incarcéré, dommage. Quand ce dernier sort de prison, il veut laver l’affront : « il considère que le négociant a une dette d’honneur car il a osé venir récupérer le véhicule » explique l’avocate de l’Eurois. Un autre avocat ironise : « c’est le droit italien ».

L’enfer commence pour le négociant et ça durera plus d’une année. L’Italien va exercer de fortes pressions : il envoie « des gitans » à son garage, selon les mots de la présidente. Puis des hommes de mains se rendent à son domicile. Le 14 octobre 2009, Kumel bloque le portail de sa propriété et regarde l’Eurois les bras croisés. Son véhicule est incendié. Il est battu violemment. Une autre fois, il parvient à les faire fuir en manoeuvrant et touchant Mario avec son véhicule. Menaces téléphoniques : « On va violer ta femme, on va brûler ta baraque ». Car l’Italien lui demande de payer 20 000, puis 50, 100 et 150 000 €.

Il a le cœur sur la main, Simon. « J’l’aime bien » dit-il à la barre au sujet du négociant. Il raconte qu’ils ont passé des soirées ensemble. Presque copains. « Et les messages envoyés de votre téléphone ? » lui demande la présidente. « Mais madame, ce n’était pas mon téléphone » répond-il : c’est Mario qui tire les ficelles.

Jérôme dans cette affaire a déjà fait 8 mois de détention provisoire. En 2009, ça ne va pas trop bien dans sa vie. « Il a vécu une rupture affective, il est vulnérable » explique son avocat. Et il se fait embarquer dans une sale histoire, lui qui n’a pas de casier judiciaire. Une de ses amies est aussi une amie de Mario. Et Mario lui doit de l’argent. Une idée : mettre Jérôme et l’Italien en relation. Pour l’aider à récupérer son argent. Et que Mario la rembourse ensuite. Jérôme fait connaissance du Génois le 24 novembre. Ils partent ensemble dans l’Eure le 26 novembre. Avec Simon. « Si vous alliez là-bas simplement pour discuter, pourquoi avoir pris une arme ? » demande le procureur de la République. « J’ai voulu impressionner Mario ». Il dit qu’il ignorait les antécédents entre Mario et le Normand et qu’il ne savait pas comment ça allait se passer. Pourtant, pendant l’instruction, il avait indiqué attendre une somme d’argent en contrepartie. « Un simple déplacement pour 4 ou 5 000 euros ? » ironise le procureur. Pour le parquet, il y avait un contrat.

Le tribunal condamne Mario à 3 ans de prison dont 18 mois avec sursis, Jérôme à 12 mois dont 4 avec sursis, Simon à 1 an de prison ferme  et Kumel à 4 mois ferme.