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Le poêle à mazout

24/11/2011

Il est assis, seul à sa table. La tête dans les mains, les coudes appuyés sur la nappe cirée. La pièce est un peu froide. Bien rangée. Mais il n’y a pas grand chose. Une plante verte dans un coin posée sur le sol carrelé. Un tabouret aux pieds métalliques. Des rideaux à la fenêtre donnant sur la nationale qui traverse le village. La petite maison est mal située. En plein dans le carrefour. Dehors il fait gris et humide. On entend le bruit de la circulation, les voitures et les camions qui font trembler les murs.

C’est l’odeur qui frappe en entrant. L’odeur du mazout. Le poêle à mazout. Quand on n’a plus l’électricité, on utilise le poêle à mazout. Le mazout, c’est l’odeur de la misère. Quand EDF a coupé l’électricité.

Derrière lui traîne une assiette sale dans l’évier en inox. Et deux couverts. Sur l’étagère en mélaminé, la bouteille de vin, pour le soir, pour oublier un peu, s’endormir doucement. La télé ne marche plus depuis qu’EDF a coupé l’électricité.

Il ne dit rien. Il est comme assommé. Il a travaillé trois semaines dans les champs à ramasser des choux. Puis le contrat s’est arrêté. Il soupire un peu. Ou c’est sa façon de respirer, les poumons un peu pris.  Les deux peut-être. Il espère qu’on le reprendra pour les pommes de terre pour un  ou deux mois. D’ici là, il ne sait pas.

L’huissier est là, il lui réclame sa taxe d’habitation. De toute façon, il ne pourra pas la payer. Et de toute façon, on ne peut rien lui prendre.

Amaigri, assis seul à sa table. Les deux mains posées à plat sur la nappe cirée, il ne parle pas. Les yeux dans le lointain. Il a entendu sur sa petite radio qui grésille un type qui a des convictions. Un type bien, généreux. A Paris. Un soir, il a dit sans rire, en s’exclamant :  » Mais qui n’est jamais allé à New-York ! « . Comme ça, cash. De rage, il a failli fracasser sa radio contre le mur. Mais sa radio, c’est tout ce qui lui reste. Alors il a coupé l’émission, Synergie.

La radio, c’est le petit fil qui le relie encore à la vie,  c’est ce qui le maintient en colère. Ils disaient tous : on va travailler moins,  pour faire du sport, s’occuper de soi, se cultiver.

Bien plus tard, le type bien de la radio est devenu directeur de radio, grâce à ceux-là même qu’il critiquait et dont il contestait les idées.

Un jour, il a entendu parler d’un type à New York, un très grand bourgeois, sûr de lui, qui roulait en Porsche dans les beaux quartiers de Paris, qui s’est fait embarquer par la police américaine. C’était le futur président de la République qu’avaient choisi le directeur de la radio et tous ses amis.

Au printemps prochain, peut-être, il fera les pommes de terre, pour un ou deux mois. D’ici là, il ne sait pas.

Mais il y aura les élections…

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3 commentaires

  1. En effet, qui n’est jamais allé à New York? qui n’a pas de rolex à 50 ans, qui…? Bel article questionnant des évidences actuelles.A la prochaine!


  2. bravo, très bon texte. Fred


  3. Lu en 2019 c’est une puissante résonnance dans l’actualité jaune



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